Année 2015-2016 : 22 mars 2016

Adriano Olivetti,

par Pierre Staelen.

 

Adriano Olivetti naquit en 1901 et mourut d’une crise cardiaque en 1960. Il était juif et vécut les lois raciales et l’oppression fasciste, et fut conduit à intervenir dans l’histoire de son pays. Timide et dépourvu de charisme, il joua néanmoins un rôle public important, aussi bien culturel que politique. Patron social, mais aussi novateur, il porta son entreprise au premier rang mondial dans sa branche.

Il était originaire d’Ivrea, chef-lieu du Canavese, district industriel du Piémont spécialisé dans l’électro-mécanique. Camillo son père était juif non pratiquant, sa mère de religion vaudoise, religion peu connue, proche du protestantisme, fondée à Lyon par Pierre Valdès bien avant Luther. Ils eurent cinq enfants. Adriano vécut son enfance dans un couvent désaffecté orné de fresques, le couvent San Bernardino. Il fit ses études techniques à Cuneo (Piémont) puis à Turin.

Lʼentreprise OLIVETTI avait été créée par son père, Camillo Olivetti, qui la spécialisa dans la fabrication de machines à écrire. Ce secteur était dominé par lʼindustrie américaine, qui lʼinspira en partie ainsi que son fils. Tous deux firent pour cette raison de fréquents voyages, assortis de visites dʼétablissements, aux Etats-Unis. Camillo projeta lui-même sa première machine, appelée M1, présentée à l’exposition internationale de Turin en 1911.
Les machines qui suivirent ont été sans cesse améliorées, en conception et en fabrication. Le marché s’est agrandi, passant de la machine à écrire de bureau à la machine portable, puis à la calculatrice, enfin à l’ordinateur. La machine portable appelée “Lettera 22”, et ses variantes successives, furent un succès mondial. La calculatrice, la “Divisumma” apporta une manne de bénéfices. La création de l’ordinateur “Elea 9003”, concurrent d’IBM, précéda de peu le décès d’Adriano Olivetti.

En même temps l’usine bâtie par Camillo à Ivrea avait été agrandie, augmentée de nouveaux bâtiments sur place, puis dans le Canavese, puis à Pozzuoli près de Naples, enfin à l’étranger dans les pays clients.


 
 

Ce développement se poursuivit en dépit du fascisme; stoppé par la guerre, il reprit ensuite avec vigueur. Les Olivetti commencèrent par s’opposer localement à l’irruption des “Chemises Noires” par la publication de revues, qui durent cesser de paraître par suite des exactions. Quand les opposants Turati et Pertini sont obligés de fuire l’Italie, Adriano est du complot et emmène Turati à Savone afin d’embarquer pour la Corse.

Une fois le régime fasciste au pouvoir Adriano s‘efforça d’en limiter l’immixtion dans l’entreprise. Il fut comme beaucoup détenteur de la carte du parti, et intervint autant que possible en faveur d’inculpés. Ses relations avec Mussolini se limitèrent à la présentation de son plan régulateur du Val d’Aoste, qui fut repoussé. La promulgation des lois raciales, qui contraint beaucoup de juifs du Nord à s’exiler au Sud de l’Italie, risquait de compromettre l’activité de la famille Olivetti, dont la plupart réussirent à les coutourner.

Pendant la guerre, Adriano intervint, mais en vain, auprès des personnages les plus influents d’Italie, comme Badoglio ou Marie-José de Savoie, pour provoquer une demande d’armistice aux Alliés. Après un emprisonnement d’un mois, il réussit à s’exiler en Suisse tandis que la guerre post-armistice continuait, séparant des Alliés l’Italie du Nord. C’est en Suisse qu’il écrivit ses projets de Communauté inspirés en partie par le fédéralisme.

L’existence familiale d’Adriano Olivetti ne fut pas plus calme que sa vie professionnelle ou publique. Après des études à l’Institut Polytechnique de Turin, Adriano épousa en mariage civil Paola Levi, soeur de son meilleur ami.

Paola Levi était aussi la soeur de Natalia Levi, connue sous le nom de Natalia Ginzburg. Cette dernière, qui avait ainsi côtoyé Adriano, est citée plusieurs fois dans l’exposé, par des extraits de son livre “Les mots de la tribu” qui le décrivent de près. Adriano et Paola eurent deux enfants. Paola, plus mondaine qu’Adriano, connut une aventure avec Carlo Levi (homonyme), celui qui plus tard écrivit “Le Christ s’est arrêté à Eboli”. Elle eut avec Carlo Levi une fille, qu’Adriano reconnut. A l’âge de 49 ans, converti à la religion catholique, Adriano épousa une jeune fille d’Ivrea Grazia Galetti, dont il eut une fille, nommée Laura.


 
 

Massimo Olivetti, frère cadet d’Adriano, avait conjointement assuré l’intérim de la direction de l’entreprise durant la guerre. A son retour Adriano en reprend la responsabilité pour lui donner un nouveau départ. Un projet politique l’éloigne provisoirement, mais quand il revient Massimo n’accepte pas sa décision, et se retire dans la maison familiale, où il meurt d’infarctus peu de temps après.

L’entreprise créée par Camillo, était propriété à parts égales de chacun de ses enfants, qui font confiance à Adriano lors des décisions patrimoniales, et lui abandonnent la gestion, courante et à long terme.

Adriano savait choisir ses collaborateurs et leur confier leurs responsabilités en fonction de missions et de projets. Tout en poursuivant en partie le paternalisme de son père, il menait une politique sociale très avancée pour son époque, par la rétribution, l’intéressement, la formation, l’information. L’entreprise intervenait dans tous les domaines : crèches, congés de maternité, camps de vacances, mutuelles de santé, transports, logement, retraite, et en particulier la culture sous forme de spectacles ou des bibliothèques à la disposition de tout le personnel.

Adriano Olivetti a placé culture et esthétique au centre de l’entreprise. Il sut s’entourer d’artistes et d’architectes de talent, et employer pour la création de ses machines et leur publicité des designers de talent, réussissant l’alliance des idées de marketing et de la qualité artistique ou d’impression. En témoignent les calendriers artistiques et les supports de la publicité sous toutes les formes, et surtout l’architecture des boutiques, des usines et des bureaux, confiée aux meilleurs architectes.

Il intervint dans le Mezzogiorno par la création du village de “La Martella” appelé à reloger des habitants venus des “Sassi” de Matera.


 
 

Sa société éditrice, “Edizioni di Comunità” commença par une revue d’urbanisme, puis s’étendit à toutes sortes d’auteurs sélectionnés, chrétiens ou philosophes. Elle éditait aussi la revue “Comunità”.

Lors de son exil en Suisse Adriano avait écrit “l’Ordine politico della Comunità” (Organisation politique de la Communauté), manifeste qui veut promouvoir l’organisation de régions italiennes autonomes, selon le modèle fédéraliste. Ces communautés, d’activité industrielle à complément agricole, à l’image du Canavese, auraient une population de 100/150.000 habitants. Dans cet esprit de petite communauté, il crée l’IRUR, Institut de Renouvellement Urbain et Rural, pour financer autour d’Ivrea des petites entreprises qui exercent souvent des activités loin du coeur de métier.

En 1948, Adriano crée un mouvement politique: le “Movimento politico di Comunità”, pour apporter un renouveau moral et matériel, à l’écart des partis existants. Il atteint des succès locaux mais lors des élections nationales de 1958, malgré tous ses efforts, il est le seul élu député. Il donne sa démission fin 1959, pour se reconsacrer à l’entreprise.

Mais ses beaux-frères contestent ses financements improductifs comme l’IRUR, et Adriano, qui ne détient plus que 10% des actions, laisse pour 6 mois la direction à son directeur financier, qui lance des mesures d’assainissement. Quand Adriano revient à la direction, l’entreprise est à nouveau orientée vers l’expansion dans son métier.

A ce moment se présente lʼoccasion de prendre une participation minoritaire chez le fabricant de machines à écrire américain Underwood. Adriano se rappelle avoir essuyé un refus de visiter cette entreprise quand il était jeune. Le projet semble avantageux pour plusieurs raisons, et lʼaffaire est traitée, trop rapidement. Le mauvais état dʼUnderwood contraint Olivetti à devenir majoritaire, et la famille à accepter lʼentrée en bourse afin de trouver de nouveaux financements.

La situation semble rétablie et permettre un nouveau départ quand Adriano, après une journée de travail à Milan, y prend le train pour Lausanne et succombe d’une crise cardiaque durant le parcours.