Année 2014-2015 : 02 décembre 2014

"Les voyages de Goethe en Italie (de 1785 à 1788)", 1ère partie

par Pierre Staelen



 

pierreLe long voyage que fit Goethe en Italie, de septembre 1786 à juin 1788, est aussi peu connu en France qu’il est bien connu en Italie. Il peut se diviser en deux parties. La première commence par le voyage de Weimar à Rome, suivi d’un séjour de trois mois à Rome, puis de trois mois à Naples (en deux fois), et d’un voyage de six semaines en Sicile, enfin du retour à Rome début juin 1787. Cette première partie, surtout itinérante, dure environ 9 mois. Elle fait l’objet de cette première conférence, dont voici un bref compte-rendu.

Goethe écrivain : son œuvre est gigantesque : poésies, drames, tragédies, romans, essais, traités philosophiques, livrets d’opéra. Citons quelques ouvrages mis en musique : Faust, Werther, Mignon, des poésies connues : le roi de Thulé, Mignon encore, le roi des Aulnes. Faisons une sélection d’autres titres : “Götz von Berlichingen”, drame, “Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister”, “Iphigénie en Tauride”, tragédie, “Le comte d'Egmont“, tragédie, “Torquato Tasso”, drame, “Hermann et Dorothée”, poème, “Les affinités électives”, roman, (porté au cinéma par les frères Taviani), “La campagne de France”, journal, “L’élégie de Marienbad”, etc... et aussi ce journal intitulé “Voyage en Italie”.

Goethe était féru de tous les arts, architecture, peinture, sculpture, botanique, géologie, anatomie,etc... Il était polyglotte et fut premier ministre du petit état de Saxe Weimar Eisenach.

Goethe jusqu’à son voyage en Italie. Il est né à Francfort sur le Main en 1749, tandis que le “Saint Empire Romain Germanique” existe encore. Son père était Conseiller d’Empire, son grand-père Bourgmestre de la ville. Son père avait lui-même effectué un voyage en Italie, en 1740, et publié son journal de voyage. Sa famille était protestante, de confession luthérienne.

femme1A l’époque l’Allemagne était morcelée en près de 300 états, minuscules duchés, principautés héréditaires, villes autonomes.

Goethe fit des études de droit à Leipzig, puis à Strasbourg, où il resta trois semestres. Il connut une idylle avec une alsacienne, Frédérique Brion, de Sessenheim, fille d’un pasteur. L’amour de Goethe pour Frédérique lui inspira parmi ses plus beaux poèmes d’amour. Malheureusement Goethe est trop jeune et ne veut pas se marier. Il retourne à Francfort et commence une carrière d’avocat. Goethe ne se mariera que beaucoup plus tard.

Goethe connut bien d’autres aventures sentimentales avant son voyage en Italie, aventures qui ne durèrent jamais longtemps, soit que l’élue était engagée par ailleurs, soit qu’il s’en détachait lui-même : une Marguerite à Francfort, la Kätchen de Leipzig, Lili Schönemann à Francfort (à qui il dédie de beaux poèmes), une “amitié amoureuse” avec la comtesse Augusta zu Stolberg, enfin Charlotte Buff (appelée Lotte) à Wetzlar, celle qui a inspiré l’œuvre de Werther. Le roman - écrit en un mois - que fit alors paraître Goethe eut un succès instantané, assurant d’un seul coup à Goethe richesse et notoriété.

C’est alors que le jeune duc de Saxe-Weimar invite Goethe à venir à Weimar, où il deviendra rapidement son ami. Weimar n’était qu’une petite ville, mais la grande Duchesse Anne-Amélie, mère du duc, en avait fait un centre culturel attractif, qui devint par la présence de Goethe le foyer de la langue allemande, attirant de grands écrivains comme Schiller et Wieland.

C’est alors que Goethe va s‘enthousiasmer pour la sculpture et l’architecture grecque et romaine, et c’est cet engouement qui va motiver son voyage en Italie. Il partage son enthousiasme avec Charlotte von Stein, dame d’honneur de la Duchesse, 7 ans plus âgée que lui, et mère de famille. Si l’état réel de leurs relations reste confidentiel, c’est bien à elle qu’il écrit constamment, de l’Italie, les nombreuses lettres qui font la base de son journal de voyage.

C’est à Carlsbad, ville de Bohême, que commence le Voyage en Italie. Goethe y “prenait les eaux” en même temps que le duc de Weimar et sa petite cour, dont Charlotte von Stein. Il se trouvait dans un nouvel état d’esprit, ressentait le besoin d’une coupure, et rêvait d’admirer sur place l’art des anciens.

Il abandonna en secret ses amis et partit aussi vite que possible vers l’Italie, voyageant avec peu de bagages et sous une fausse identité.

Les difficultés du voyage. C’était pour l’époque un voyage rempli d’embûches, dont Goethe nous donne l’idée au fur et à mesure de son voyage, parfois sous forme d’anecdotes.

carteSans atteindre la fragmentation de l’Allemagne, l’Italie était alors divisée en de nombreux états. Dans les états traversés par Goethe - Evêché de Trente, République de Venise, Etats Pontificaux, Grand-Duché de Toscane, Royaume des deux Siciles - des monnaies différentes avaient cours, comme variaient les services de douane ou de police.

La façon italienne de dire l’heure par la sonnerie des cloches, en commençant par le lever du jour, entraînait un tel changement de ses habitudes, que Goethe se trouva obligé de créer un cadran de concordance à usage personnel.

Les auberges étaient bien moins confortables qu’en Allemagne, en particulier peu chauffées en hiver, ou pas du tout, la nourriture très frugale, les bains et toilettes totalement absents, au point que les besoins naturels devaient parfois être satisfaits dans les rues. Enfin Goethe avait pris soin d’emporter des armes, dont il n’eut pas à faire usage semble-t-il.

Le voyage jusqu’à Rome. A l’exception d’un séjour de 15 jours à Venise, les haltes furent rares et brèves : Vérone pour admirer les arènes, Vicence pour les palais de Palladio, et une visite à Scamozzi. A Malcesine, son point d’entrée dans la République de Venise, on le prit pour un espion, il en résulta une scène rocambolesque savoureusement décrite dans le journal.

A Venise, outre les ouvrages de Palladio et les marchés de rue, Goethe fait connaissance avec le théâtre vénitien et nous raconte généreusement les spectacles qu’il a vus.

Ensuite il reprend son voyage accéléré pour Rome où il veut arriver pour la Toussaint . Les pauses sont rares : un jour à Ferrare, un autre à Cento, deux jours à Bologne, trois heures seulement à Florence. Ses marques d’intérêt sont parfois surprenantes : A Assise il ignore totalement les fresques de Giotto pour n’admirer que le fronton romain de l’église Santa Maria sopra minerva.

Enfin il arrive à Rome, où il va rester presque trois mois, dans l’appartement qu’il partage avec le peintre Tischbein, l’auteur du célèbre tableau qui le représente.

Le premier séjour à Rome. Goethe demeure non loin de la Piazza del Popolo, au numéro 18 de la via del Corso, qui va de Piazza di Spagna à Piazza Venezia; cette rue est aussi le parcours du carnaval, dont on parlera plus tard. L’immeuble où Goethe habita est maintenant le siège d’un musée sur son séjour à Rome.

peintreEn compagnie de Tischbein, Goethe visite Rome, assiste à des offices en spectateur, fréquente les musées, se rend dans la campagne romaine, mais aussi il continue l’écriture de ses ouvrages, les soumet à ses amis, correspond à leur sujet, fait preuve d’une activité débordante. Son amitié avec Angelika Kauffmann, une femme peintre qui vit à Rome, comme lui éprise de l’art antique, lui apporte ouvertures et contacts. Mais il a fait le projet de visiter Naples et les environs, et d’aller en Sicile.

Naples et la Sicile. De Naples il se rend à plusieurs reprises sur les sites les plus fameux de l’antiquité, comme Paestum, Pompeï et Herculanum, et réalise trois fois l’ascension du Vésuve. Sa description du volcan, des éruptions, et de ses aventures sur les pentes sont d’une grande valeur descriptive et ont absolument besoin d’être lues. Goethe, qui est accompagné d’un assistant dessinateur, Kniep, prend ensuite le bateau pour la Sicile. Le trajet aller se déroule sans encombres, sinon le mal de mer de Goethe.

A Palerme, Goethe passe deux semaines très agréables, admirant entre autres le jardin botanique, puis va visiter Segesta, puis Agrigente, pour se diriger enfin vers Catane. Le voyage se fait à cheval avec un guide, les villes sont de plus en plus sales, les auberges la plupart du temps misérables, mais Goethe observe qu’on cultive le blé comme dans l’antiquité.

sallePrès de Catane, les vestiges des grandes éruptions et la vue de l’Etna sont pour Goethe une puissante incitation à tenter son ascension, mais l’altitude et la saison l’obligent à renoncer.

Messine est très marquée par les destructions du terrible tremblement de terre qui avait atteint la ville 4 ans auparavant, faisant douze mille victimes et trente mille sans abris.
Le voyage de retour à Naples se termine sous la menace d’un naufrage auquel Goethe échappe de peu.

A Naples il rencontre Sir Hamilton, ambassadeur de Grande-Bretagne, et son épouse, la célèbre Lady Hamilton, qui devint plus tard la maîtresse de Nelson; quand Goethe la rencontre, elle n’a que 20 ans, et Goethe est très impressionné par sa beauté.

Lors de ce séjour à Naples Goethe commence à observer de près le peuple italien, et de nous livrer ses réflexions sur les italiens et leur façon de vivre.

Ces réflexions vous seront livrées dans la seconde partie du voyage (le long séjour romain de juin 1787 à avril 1788), lors de la deuxième conférence au printemps 2015.

 



 

©ACORFI