Année 2009-2019 : 10 octobre 2009

Simone Weil en Italie

par Marie-Annette Fourneyron

  

La Présidente énumère les nombreuses conférences présentées à notre Association par Marie-Annette Fourneyron, qui ce jour nous présente un sujet pour elle de prédilection. Elle est en effet bien connue comme spécialiste de Simone Weil, ayant entre autres contribué à la parution chez Gallimard de ses Cahiers. Pour cette présentation, Marie-Annette Fourneyron est aidée par la cantatrice Eva Norska, qui a déjà fait entendre aux acorfiens un programme très apprécié. Toutes deux font alterner commentaires et lectures de texte.

En entrée Marie-Annette nous dit à quel point furent agréables pour Simone Weil ces voyages en Italie, épisodes heureux de sa brève existence tourmentée. Au milieu de 1937 et 1938, elle va durant quelques mois parcourir l’Italie de ville en ville de la manière plus économique, allant de Milan à Rome et Florence, en passant par Bologne, Ferrare, Ravenne, Assise, Vérone, Padoue, Asolo... Partout où elle va, elle note ses impressions sur son Carnet de Notes, impressions partagées ensuite avec ses parents ou ses amis par de nombreuses lettres. La lecture choisie de ces textes, avec commentaires, fournit la base de la conférence, qui suit scrupuleusement dans leur parcours les voyages de Simone Weil. Nous l’accompagnons ainsi pas à pas, en partageant ses émotions, tandis que nous sont présentées des vues des lieux traversés, parfois des vues d’époque, et des reproductions d’œuvres d’art qui l’ont frappée.

L’époque est celle du fascisme triomphant, ce qui frappe vivement Simone Weil, elle qui a combattu en Espagne dans les rangs des républicains. Elle est tristement surprise par la propagande fasciste, accueillie parfois favorablement chez les italiens rencontrés, mais elle est soulagée de voir l’indifférence, et même l’hostilité muette de la plupart. Ses sentiments n’altèrent pas la justesse de ses raisonnements quand elle fait le constat prophétique que «le système fasciste a besoin de la guerre».

Sa sympathie va tout droit au peuple italien du travail, humbles ouvriers et paysans. Les textes lus nous restituent fidèlement la ferveur et l’émotion qu’elle éprouve devant leur modestie et leur simplicité. Elle exprime à plusieurs reprises son admiration pour leurs visages nobles et fiers, et elle partage sans restriction la cordialité que lui manifeste ce peuple joyeux et sincère.

Le tourisme insouciant qu’elle pratique la porte à rencontrer beaucoup de monde. Elle parcourt inlassablement les villes à pied ou par les transports publics, empruntant parfois des moyens de fortune. Elle fréquente les «Trattorie» ou les «Fiaschetterie» aux moindres coûts, toujours enchantée des plats proposés - le plus souvent la «pasta al sugo» - et surtout de la convivialité qu’elle y trouve.

C’est avec le même ravissement que Simone Weil décrit ses rencontres avec les œuvres d’art. Tout lui plaît, ou presque, parfois à des degrés divers. Elle met en exergue et décrit abondamment certains tableaux ou sculptures moins connus, comme «Le Concert» du Palais Pitti, qu’elle veut attribuer à Giorgione, et non au Titien, ou les fresques de la «Sala delle Asse» (salle des planches) du Château Sforza à Milan, attribuée à Leonardo da Vinci, et encore de ce dernier le « Portrait de Musicien », ou bien son autoportrait, de la Galleria Ambrosiana. Mais sa première admiration, celle des premiers jours, fut la plus vive et celle qu’elle exprima le plus : celle du «Christ Mort» de Mantegna à Brera (Milan).

La ville qu’elle préfère est Florence, pour laquelle elle remet à plus tard la visite de Venise. Son peu d’entrain pour le Duomo est largement compensé par son enthousiasme pour la Chapelle Médicis, le Baptistère, le Campanile, et toutes les églises, qu’elle visite et revisite. L’histoire de la République de Florence, suivie des Médicis lui suggèrent un point de vue original quant à l’influence sur la création artistique de la liberté ou de l’autoritarisme.

Partout où elle va Simone Weil ne manque rien, contemplant, comparant, admirant, de la Coupole de Saint-Pierre de Rome à la Chapelle Sixtine, du Giotto d’Assise à celui de Padoue, de Masaccio à Michel Ange. Dépassant la simple admiration, ses commentaires fourmillent d’observations saisissantes, comme pour la Cène de Leonardo, dont elle nous livre après l’avoir trouvé elle-même le secret de la composition.

La nature mystique de Simone Weil s’exprime pleinement à Assise, surtout dans sa visite du couvent de «l’Eremo delle Carceri» (l’Ermite des Prisons) ou de la petite chapelle contenue dans la basilique Santa Maria degli Angeli où, pour la première fois de sa vie dit-elle, elle se met à genoux.

En contrepartie son caractère, ouvert aux joies populaires, l’attire aussi vers les marionnettes, très en vogue à l’époque à Milan, où l’enchante le Théâtre Gerolamo (fondé par Colla), maintenant encore apprécié de tous les publics.

En musique italienne, Simone Weil préfère Rossini ou Donizetti à Verdi, mais surtout les Messes de Palestrina et l’exécution des œuvres de Monteverdi, ou les chœurs des églises de Rome. Pour entendre ces derniers, elle accourt de tous les côtés de la ville, accompagnée de sa «Divine Comédie», dans laquelle elle se plonge entre notes et visites. Et la lecture de Dante n’exclut pas celle de Galilée et Machiavel (pour son «Histoire Florentine») ou les vers de Pétrarque et de Michel-Ange.

Du séjour de Simone Weil à Venise, en compagnie de sa mère, nous avons quelques souvenirs, dont son lieu de séjour, une pension sur la Riva Degli Schiavoni. Inspirée par Venise, elle commença plus tard une tragédie : «Venezia salva» (Venise sauvée). Elle y décrit comment la ville est sauvée de l’oppression qui l’attendait si la conjuration espagnole (il s’agit d’un fait historique de 1618) n’avait échoué grâce au remords d’un conjuré. Cette œuvre peu connue en France fut représentée plusieurs fois en Italie, et même traitée récemment à Venise même.

Comme le rappelle Marie-Annette, cela nous montre combien Simone Weil est appréciée en Italie, où sa pensée, dit-elle, a «nourri les débats politiques, la réflexion philosophique et religieuse, la création littéraire et même artistique». En effet, elle a laissé une profonde impression sur beaucoup d’écrivains, comme Elsa Morante ou Pietro Citati, et influencé le philosophe Felice Balbo, ou l’industriel d’avant-garde sociale Olivetti, et même le cinéaste Rossellini.

Des applaudissements prolongés suivirent cette conférence écoutée avec ferveur. Car beaucoup d’entre nous connaissaient peu Simone Weil, ou la connaissaient mal, et n’imaginaient pas en elle la personne au caractère insouciant et joyeux qui nous fut présentée. Nous quittâmes donc avec regret cette jeune fille si ouverte, presque naïve, dont Marie-Annette Fourneyron et Eva Norska, à notre grand plaisir, nous avaient si bien évoqué les sentiments et les élans.

©ACORFI